Cycles menstruels et pratique sportive de haut niveau

Cycles menstruels et pratique sportive de haut niveau
Cycles menstruels et pratique sportive de haut niveau

Les spécificités de la pratique sportive de haut niveau ont fait l’objet depuis deux décennies de nombreux travaux, pour mieux répondre à la question de l’impact possible du cycle menstruel ; sur la performance, en fonction des phases du cycle menstruel ; les données actuelles restent cependant contradictoires et  ne permettent pas de conclure à la supériorité significative d’une phase par rapport à une autre selon les critères objectifs de la performance.  Une tendance à une performance moindre mais non significative est rapportée en phase lutéale tardive (prémenstruelle) et en phase folliculaire précoce (lors des règles). Il est rapporté une perception négative de la performance en fonction du ressenti de chacune, en fonction des symptômes, tels que les dysménorrhées (douleurs de règles), le syndrome prémenstruel, les règles abondantes, symptômes souvent non exprimés car considérés comme inéluctables, inévitables. La connaissance du rôle des hormones féminines et de leur fluctuation au cours du cycle menstruel physiologique aide à une meilleure appréhension du lien potentiel entre le cycle menstruel et la performance. 

Par Carole Maître, gynécologue – médecin du sport à l’INSEP

Le rôle des hormones féminines

Les estrogènes ont, en phase folliculaire, une sécrétion croissante dès le 6e jour du cycle jusqu’à l’ovulation, et en phase lutéale une 2e montée moins forte et plus courte vers le 21e jour du cycle. Leur rôle par rapport à l’activité sportive est bien admis au niveau musculaire : stockage et utilisation par la cellule musculaire des substrats énergétiques, soutenant la pratique d’endurance, anabolisant protéique soutenant la récupération  musculaire, mais également stimulant souplesse et élasticité ligamentaire, avec une instabilité, une laxité articulaire possible  qui peut être, en partie, à l’origine, en pré-ovulatoire, d’une fréquence plus élevée de lésions du ligament croisé antérieur. Les estrogènes ont un effet positif sur l’humeur via les neurotransmetteurs dopamine et sérotonine. Enfin, pour ne citer que les principales actions, l’estrogène par ses récepteurs sur les ostéoblastes, intervient sur le métabolisme osseux, dans le maintien de la densité osseuse.

La progestérone, hormone de la phase lutéale, sécrétée après l’ovulation, a un rôle sur la température corporelle augmentée de 0,5 °C, ce qui peut impacter l’adaptation lors d’une compétition en atmosphère chaude et humide, avec une augmentation de la fréquence respiratoire, une variabilité de la fréquence cardiaque plus basse, entraînant une moins bonne oxygénation des tissus et des organes, ce qui a pour conséquence une augmentation de la fatigue et un temps de réaction augmenté. La progestérone par son action aldostérone like agit contre la « rétention d’eau ». Son action sur l’humeur est médiée par les neurotransmetteurs GABA, dopamine, sérotonine : hormone qui apaise, facilite l’endormissement, diminue l’anxiété, la réponse au stress.

Les actions hormonales synergiques, complémentaires ou antagonistes fluctuent au cours du cycle. Au-delà de l’impact potentiel sur le ressenti de la performance, la prise en compte des symptômes spécifiques lors du cycle menstruel, gênant l’entraînement ou la vie au quotidien, semble une évidence.

Pour chaque sportive, comme pour chaque femme, il est souhai­ta­ble de connaître son cycle menstruel ; cela signifie noter :

  • La date du 1er jour des règles (élimination de la muqueuse utérine) qui marque le début d’un nouveau cycle menstruel ;
  • La durée de cette période de règles appelée « phase folliculaire précoce » : au maximum 6 jours, en général 4 à 5 jours, c’est la phase pendant laquelle les secrétions hormonales y compris les estrogènes, sont les plus basses dans le cycle menstruel ;
  • L’abondance des règles difficile à quantifier mais un changement de protections périodiques toutes les 2 heures, la présence de caillots, la nécessité de mettre deux protections périodiques la nuit, la crainte de la tâche visible sur le vêtement évoque fortement des règles trop abondantes, le score de Higham permet de l’affirmer ;
  • La durée du cycle : il est normal entre 21 et 35 jours ;
  • La régularité du cycle ;
  • Les symptômes gênants et leur périodicité survenant la semaine ou 5 jours avant les règles, définissant le syndrome prémenstruel (SPM), et si douleurs de règles (= dysménorrhée), évaluer si elles gênent ou non les activités du quotidien et/ou l’entraînement.

84 % des sportives de haut niveau vivent la période de règles comme une difficulté. Soyons vigilants à ne pas banaliser, ou à méconnaître ces difficultés.

Les règles abondantes  ou ménorragies

Dans une étude réalisée au décours du marathon de Londres, 37 % des sportives présentaient des ménorragies, 66 % d’entre elles rapportaient un impact sur leur course, plus de la moitié avaient déjà eu une anémie par carence martiale et 82 % prenaient des supplémentations régulières en fer.

La carence martiale a un impact sur la santé et la performance sportive

Elle entraîne fatigue chronique, augmentation des courbatures, essoufflements, maux de tête, vertiges, et peut être responsable d’anémie ferriprive, avec un impact sur l’entraînement.

Chez la sportive, les règles abondantes peuvent venir aggraver un déficit en fer déjà présent chez celles suivant un régime végétarien strict ou pratiquant un sport avec des impacts au sol forts et répétés comme la course longue distance avec des lésions d’hémolyse au niveau des pieds, des troubles gastro-intestinaux avec saignements.

Un bilan biologique complet est nécessaire pour préciser ce retentissement et la recherche d’autres causes comme un trouble de la coagulation, une maladie hématologique, avant une supplémentation en fer associée à un traitement spécifique des règles abondantes.

En cas de besoin de contraception, celle-ci sera adaptée et choisie avec la sportive, pour son impact sur le flux menstruel, qu’il s’agisse d’une contraception œstroprogestative comme la pilule ou d’un dispositif intra-utérin progestatif à longue durée d’action.

Le syndrome prémenstruel

Il est constitué de troubles physiques et psychiques qui s’associent de façon variable dans la semaine ou les 5 jours avant les règles et se répètent tous les mois. Il correspond le plus souvent à une insuffisance en progestérone de la fin du cycle. Il peut s’agir de : fatigue, sensation de perte d’énergie, prise de poids prémenstruelle, fringale, ballonnement abdominal, tension mammaire, céphalées, crampes et/ou des troubles de l’humeur : irritabilité, plus grande sensibilité au stress, perte de concentration, tendance dépressive, perte de motivation, trouble du sommeil. Il a été rapporté chez plus de 70 % des sportives de haut niveau, avec un retentissement sur le ressenti de la performance. En parler sans tabou est indispensable pour trouver la meilleure prise en charge qui vous correspond auprès de votre professionnel de santé.

La dysménorrhée ou douleur de règles

Toute douleur qui gêne les activités du quotidien, l’entraînement, les cours, ou le travail doit être prise en compte.

La douleur de règles peut être pelvienne ou lombaire, peut survenir la veille des règles et/ou au 1er jour des règles, voire lors des 2-3 premiers jours.

Elle peut être auto-évaluée sur une échelle du ressenti de la douleur allant de 1 (douleur faible) à 10 (douleur intolérable) : elle est légère si cotée de 1 à 3, modérée si cotée de 4 à 6 et sévère au-delà de 6.

Une douleur légère peut bénéficier de l’activité sportive qui induit une sécrétion de bêta-endorphines et améliore le seuil de sensibilité de la douleur. Une douleur moyenne à sévère doit être prise en charge par un professionnel de santé. Un bilan à la recherche d’endométriose peut être demandé : 1 femme sur 10 souffre d’endométriose et le diagnostic reste encore trop souvent tardif.  L’activité physique adaptée a toute sa place avec la prise en charge médicamenteuse de l’endométriose : exercices de yoga, d’assouplissement, de gainage sans hyperpression abdominale. Lors des périodes douloureuses, les activités sportives à impact répétées comme la course à pied seront évitées.

La dysménorrhée a une influence sur le ressenti de la performance car elle entraîne une perte de concentration, de l’anxiété, des troubles du sommeil et une fatigabilité chronique, avec une perte de motivation et un ressenti négatif de ses propres capacités.

Aussi, toute douleur qui gêne la pratique sportive, l’entraînement, quel que soit le niveau de pratique, n’est pas normale et doit être prise en compte, traitée par un professionnel de santé.

L’absence de règles est possible sous contraceptif hormonal du fait de l’action du contraceptif sur la muqueuse utérine et doit être distinguée de l’absence spontanée de règles pendant 3 mois (aménorrhée) qui doit amener à demander l’avis d’un professionnel de santé qui éliminera les autres causes d’aménorrhée.

L’aménorrhée de la sportive

Tout autre diagnostic ayant été recherché et éliminé, l’aménorrhée de la sportive fait partie du syndrome de Déficit Energétique Relatif dans le Sport appelé « REDs » qui a fait l’objet d’un consensus du groupe d’experts du CIO en 2023.

Le REDs est lié à une disponibilité énergétique, insuffisante  pour assurer les besoins du quotidien et la pratique sportive, problématique car prolongée, qui peut se produire chez l’homme comme chez la femme quand la dépense énergétique augmente fortement lors d’un stage sportif intensif, sans adapter les apports nutritionnels, quand il y a des restrictions alimentaires dans un but de diminuer le poids du corps pour être plus performant, ou pour rester dans sa catégorie de poids, quand il y a méconnaissance des besoins nutritionnels avec un apport insuffisant en glucides par rapport à la pratique sportive.

Les conséquences sont nombreuses chez la sportive et rappelées dans le consensus d’experts : troubles du cycle menstruel, cycles longs supérieurs à 35 jours, voire aménorrhée, augmenta­tion de la fréquence des infections par diminution des défenses immunitaires, risque de blessure musculaire, risque de fracture de fatigue, troubles cardio-vasculaires, hématologiques, troubles gastro-intestinaux, troubles psychologiques avec une tendance à la dépression, perte de  concentration, perte de motivation, troubles du sommeil, incontinence urinaire à l’effort, pour ne citer que les principales perturbations.

Sur la performance : diminution des performances en endurance, diminution de la force musculaire, moins bonne réponse à l’entraînement, récupération plus longue.

Selon les sports et le niveau de pratique, sa prévalence varie de 23 % à 79 %, et chez l’homme la prévalence est d’environ 15 %.

La sensibilisation des sportives et de l’entourage aux risques du syndrome REDs sur la santé et sur la pratique sportive est importante pour en améliorer la prévention et aider à la prise en charge précoce.

Dépister les perturbations du cycle liées au REDs problématique, prendre en compte les symptômes comme les règles abondantes, les douleurs de règles, le syndrome prémenstruel fait partie intégrante du suivi de la sportive pour que la pratique sportive, régulière, quels que soient le niveau et l’âge, reste un plaisir avec tous les bénéfices reconnus sur la santé. 

Règles : un indicateur de santé

Un cycle menstruel physiologique, sans syndrome prémenstruel, des règles d’abondance normale, sans carence martiale, sans douleurs de règles ne sont pas une limite à la performance mais le témoin d’un bon équilibre physiologique, nutritionnel, énergétique, d’une bonne santé pour la sportive.

À l’opposé, l’absence de règles ou « aménorrhée » a un impact sur la santé et la performance de la sportive.

Doc du Sport