Maternité, plaisir et santé mentale : comment les femmes réinventent leur équilibre

Je ne suis pas une femme. Je ne connaîtrai jamais dans ma chair ce que signifie courir avec un corps qui traverse une grossesse, un post-partum, des cycles hormonaux, une fatigue intime ou cette impression que les repères changent. Mais en tant que préparateur mental, j’écoute beaucoup de femmes parler de leur rapport au mouvement. Et ce qui revient souvent, ce n’est pas la performance, c’est l’équilibre. La course comme respiration. Comme espace à soi. Comme manière de rester en lien avec son corps quand la vie demande beaucoup.

Par Cyril Blanchard, athlète et coach, fondateur de l’Institut Santé et Mental Endurance – ISME

Pour beaucoup de femmes, courir n’est pas « faire du sport », c’est reprendre de l’air. Marcher ou courir vingt minutes pour remettre un peu d’ordre à l’intérieur. Ce n’est pas forcément une affaire de chrono ou de dossard, c’est une affaire de santé, de plaisir et parfois de stabilité personnelle. Alors, quand la maternité arrive, ou quand le corps change, une question peut devenir sensible : comment continuer à bouger sans se faire violence ? Comment préserver ce lien au corps sans chercher à tout contrôler ? Comment accepter de courir autrement sans avoir l’impression de se perdre ?

Quand le corps change, l’identité bouge aussi

On parle souvent de la grossesse comme d’un événement biologique. C’est vrai. Mais pour une femme qui aime courir, même sans objectif de compétition, c’est aussi un changement intime. Le corps n’est plus seulement celui qui avance, qui res­pire, qui donne cette sensation de légèreté après une sortie. Il devient un corps qui transforme, qui protège, qui ralentit parfois sans prévenir. Certaines femmes le vivent très bien, d’autres se sentent déstabilisées. Non pas parce qu’elles veulent « per­former », mais parce que courir faisait partie de leur équilibre. Camille Bruyas, traileuse de (très) haut niveau, kinésithérapeute et professeure de yoga, l’exprime avec beaucoup de justesse. Dans notre conver­sation pour Objectif Finisher®, elle raconte une année pleine d’apprentissages, après une période de santé compliquée, de récidive de pathologie, de doute et de perte de contrôle. Elle dit clairement qu’elle aime contrôler, même si le yoga lui a appris à lâcher une partie de ce contrôle. Mais certaines épreuves l’ont obligée à aller plus loin : non plus seulement lâcher un peu, mais accepter de ne pas tout piloter. Quand le corps change, il ne suffit pas toujours de « s’écouter ». Encore faut-il apprendre à comprendre ce que le corps essaie de dire.

Sortir du « je dois tenir »

Beaucoup de femmes connaissent cette injonction souvent cachée derrière les regards : être disponible au travail, présente à la maison, attentive aux autres, active pour sa santé, sereine dans sa maternité et garder du temps pour soi… sans jamais trop déranger. Dans ce contexte, courir peut devenir une ressource. Mais parfois aussi une pression supplémentaire : « je devrais y aller », « je devrais garder le rythme », « je devrais être plus régulière ». Et si la vraie santé commençait par enlever quelques « je devrais » ? Les recommandations médicales rappellent que l’activité physique est généralement bénéfique pendant une grossesse non compliquée, avec un repère souvent cité de 150 minutes d’activité modérée par semaine, à adapter selon l’état de santé, le suivi médical et l’expérience sportive de chacune. Autrement dit : bouger, oui, mais pas selon un modèle unique. Pas contre soi. Pas pour prouver que rien n’a changé. Faire moins certains jours, ce n’est pas régresser, c’est réguler.

Camille Bruyas : une grossesse comme une saison différente

Ce qui rend le témoignage de Camille intéressant, ce n’est pas seulement son niveau sportif. C’est sa manière de parler de la grossesse comme d’un déplacement. Elle explique que ce projet était présent depuis longtemps, mais qu’il y avait toujours une aventure, une course, une saison à vivre. Elle avait même imaginé une saison avec des « courses de cœur ». Puis la grossesse arrive, plus tôt que prévu. Alors, au lieu de la décrire comme une rupture, elle en parle comme d’une saison qui « s’offre » à elle. Une saison différente. Moins centrée sur la compétition, davan­tage tournée vers l’écoute, l’adaptation, la curiosité du corps. Elle dit aussi qu’elle se sent chanceuse, mais pas seulement. Elle relie cette grossesse à une attention portée à sa santé, notamment hormonale, après des années d’ultra-endurance. Elle s’étonne même d’être tombée enceinte quelques mois seulement après l’UTMB®, alors qu’elle avait déjà connu, après certains ultras, des périodes où son corps semblait marqué pendant plusieurs mois. Le corps féminin n’est pas seulement un corps à rendre capable, c’est un système vivant, sensible, parfois mystérieux, qui donne des informations bien avant de donner des résultats.

Dézoomer sans renoncer

Quand on aime courir, même sans compétition, on peut s’accrocher à ses habitudes. Son parcours. Son rythme. Sa distance. Ce rendez-vous avec soi-même devient important. Mais certaines périodes de vie obligent à dézoomer. Dézoo­mer n’est pas renoncer… c’est remettre la course à sa juste place dans un système plus large : la santé, le sommeil, la famille, le travail, le couple, l’énergie disponible.

Chez Camille, cette idée revient fortement. Elle raconte qu’elle a longtemps cherché à résoudre l’énigme du 100 Miles, cette distance qui la sortait de sa zone de confort. Mais elle finit par comprendre que ce n’est pas forcément en dézoomant que l’on perd en qualité de présence. Parfois, c’est même l’inverse. Pour une femme qui court simplement pour se sentir bien, on pourrait le dire ainsi : ce n’est pas parce qu’on ralentit qu’on perd quelque chose. Une sortie de vingt minutes peut changer une journée, comme nous le rappelle souvent Blaise Dubois de La Clinique Du Coureur, avec qui collabore Camille. Une alternance marche-course peut remettre de l’air dans la tête. Une balade active peut parfois être plus bénéfique qu’une séance faite dans la culpabilité. La vraie question n’est pas : « Est-ce que j’en ai fait assez ? » ; la vraie question est : « Est-ce que ce que j’ai fait m’a aidée à me sentir mieux ? »

La respiration : revenir à ce qui nous appartient

Quand je demande à Camille ce qu’elle transmettrait à une jeune sportive, elle revient rapidement à la respiration : un outil concret. Poser une main sur le ventre. Sentir l’inspiration. Observer l’expiration. Compter quelques cycles. Revenir à un point d’appui qui ne dépend ni des obligations, ni des performances, ni du regard extérieur.

Elle insiste sur le fait que ces outils sont simples, presque invisibles, mais qu’ils construisent une hygiène intérieure avec le temps. « J’entends souvent les femmes dire qu’il faut se motiver pour courir. Mais la motivation n’est que la consé­quen­ce d’une posture de vie. Se calmer. Redescendre. Revenir au corps. Sortir du bruit mental. Et ensuite, ressentir l’envie ou le besoin d’aller dehors. Parfois, marcher. Parfois, dormir. Et tout cela peut être juste. »

La troisième voix au féminin

Quand une femme aime courir et que sa vie change, deux voix peuvent vite se disputer. La première dit : « Continue. Ne lâche pas. Garde ton rythme. » La deuxième répond : « Arrête. Tu n’as plus le temps. Ce n’est plus prioritaire. » Et puis il y a une troisième voix. Plus fine. Plus lente. Plus intelligente.

Elle ne nie pas l’envie de courir. Elle ne nie pas non plus la fatigue, les contraintes, la grossesse, le post-partum, les douleurs ou les journées trop pleines. Elle écoute les deux, puis elle choisit.

Cette voix peut dire :

« Aujourd’hui, je cours doucement » ;
« Aujourd’hui, je marche » ;
« Aujourd’hui, je protège mon sommeil » ;
« Aujourd’hui, je ne me compare pas » ;
« Aujourd’hui, je fais ce qui me fait du bien ».

Cette troisième voix n’est pas une voix de renoncement, c’est une voix de maturité. Celle qui permet de rester en lien avec soi sans se forcer à rester la même.

Traverser les passages à vide sans se perdre

Dans le livre La Troisième Voix, Camille partage aussi son expérience des passages à vide. Pas seulement les moments difficiles en course, mais les périodes longues. Celles qui durent des semaines. Celles où le corps ne répond plus, où la motivation se brouille, où l’identité sportive devient fragile. Ce qu’elle raconte est important pour toutes les femmes qui courent pour leur santé. Parce qu’un passage à vide n’est pas réservé aux championnes. Il peut arriver après une grossesse, une blessure, une période professionnelle intense, une fatigue familiale, une baisse de moral. On croit parfois qu’on « a perdu le rythme ». En réalité, on traverse peut-être une transition.

Camille dit que les automatismes ne se construisent pas seulement dans les bons jours, mais aussi dans la répétition, même imparfaite. C’est une phrase que je trouve très juste. Pour continuer à courir sans s’oublier, il ne faut pas chercher une version parfaite de soi. Il faut accepter une version vivante. Une version qui avance, s’arrête, reprend, ajuste. 

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