Le mental en endurance : ce que l’on croit maîtriser…  et ce qui nous échappe

Le mental en endurance  ce que l’on croit maîtriser…  et ce qui nous échappe
Le mental en endurance ce que l’on croit maîtriser…  et ce qui nous échappe

Le mental en endurance fascine, parce qu’on a tous vécu ce paradoxe : on s’entraîne sérieusement, on « sait » quoi faire… et pourtant, le jour J, quelque chose nous échappe. Une pensée qui tourne en boucle. Une émotion qui déborde. Une pression qui serre la gorge. Ou, à l’inverse, un vide. Une apathie. Une perte de sens. Cet article ne cherche pas à ajouter une technique de plus. Il ouvre un espace plus rare, mais souvent plus utile : clarifier ce que l’on croit maîtriser, et ce qui, en réalité, demande à être régulé. Parce que l’endurance, ce n’est pas seulement tenir physiquement, c’est apprendre à cohabiter avec l’incertitude, l’inconfort, l’attente… et le regard des autres.

Par Cyril Blanchard, coach, athlète, fondateur de l’Institut Santé & Mental Endurance – ISME

Ce que l’on croit maîtriser : le contrôle

Dans l’imaginaire sportif, « être fort mentalement » signifie souvent « tout contrôler » : ses pensées, ses émotions, ses sensations, sa course, son image, ses résultats. Le contrôle rassure. Il donne l’impression d’être aux commandes. Mais le contrôle a un coût : plus la pression monte, plus on contracte. Et plus on contracte, plus on perd de la marge d’adaptation. Or, l’endurance réclame l’inverse : une capacité à absorber, ajuster, composer. Une solidité souple, pas une rigidité dure.

Ce qui fonctionne mieux en endurance : la régulation

Réguler, ce n’est pas « être zen ». Ce n’est pas « ne plus avoir peur ». C’est la compétence de revenir à un état fonctionnel malgré ce qui se passe. C’est accepter qu’une émotion soit là… sans lui laisser le volant. La recherche en psychologie du sport aide à poser les mots. Lane, Beedie et Devonport (2011) décrivent la régulation émotionnelle instrumentale : l’idée que, chez les athlètes, l’objectif n’est pas toujours de se sentir « bien », mais de se sentir « prêt ». Autrement dit, certaines émotions désagréables peuvent être utiles si elles servent l’action. Une tension peut devenir vigilance. Une peur peut devenir précision. Une colère peut devenir détermination. Le sujet n’est donc pas l’éradication de l’émotion, mais son orientation. Cette nuance change tout. Parce qu’en endurance, vouloir supprimer l’émotion revient souvent à la renforcer. À l’inverse, apprendre à l’identifier, l’accepter, puis la canaliser vers une action simple (respirer, revenir au rythme, se recentrer sur une tâche) augmente la lucidité et diminue la charge mentale. En clair : on ne pilote pas la mer. On règle les voiles.

Trois confusions fréquentes chez les coureurs et traileurs

« Je dois être confiant » vs « je dois être lucide »

La confiance est souvent comprise comme une certitude (« ça va le faire »). En endurance, la lucidité est plus solide : « je sais que ça va être dur, et je sais comment je reviens quand ça durcit ». La lucidité réduit l’anxiété de performance parce qu’elle réduit l’inconnu. Elle transforme le stress en information.

« Je dois être motivé » vs « je dois être aligné »

La motivation varie. L’alignement tient. Quand le sens est clair, on tolère mieux les phases de doute, les jours sans, et la fatigue. L’alignement baisse la charge mentale : on arrête de négocier en permanence avec soi-même. On sait pourquoi on est là, et on sait à quel prix on refuse d’y être.

« Je dois maîtriser mon corps » vs « je dois l’écouter avec précision »

Le corps n’est pas un objet à dominer. C’est un système d’informations. Plus on veut le contraindre, plus il se défend (tension, rigidité, dérive émotionnelle). À l’inverse, mieux on le lit, plus on peut agir tôt : rythme, nutrition, pauses, stratégie mentale, ajustements d’allure. La régulation commence dans la perception.

Deux exemples qui illustrent la frontière entre contrôle et régulation

Mathieu Blanchard : garder l’esprit vif sous pression

Quand la pression médiatique et les enjeux envers une communauté deviennent très forts, le risque n’est pas seulement le stress. C’est la capture de l’attention : l’esprit est aspiré par l’extérieur (attentes, commentaires, symbole). La course devient aussi une scène. Et la scène mange de l’énergie. Dans l’accompagnement mené avec Éric Lacroix, l’enjeu n’est pas de « devenir plus dur », mais de préserver des équilibres : garder un esprit vif, clair, disponible. Revenir à une hygiène mentale : sommeil, récupération, limites, qualité des relations, et surtout qualité des conversations. Parce que certaines pressions ne se combattent pas. Elles se structurent, se nomment, se cadrent. Et ce cadrage libère de la bande passante. C’est là que la régulation émotionnelle devient instrumentale : il ne s’agit pas de chasser la pression, mais d’en faire un signal. Un signal pour revenir à ce qui est contrôlable : l’intention, le rythme, la tâche, la présence. La performance ne dépend plus du bruit extérieur. Elle redevient un dialogue intérieur.

Julien Michelon : quand le besoin de contrôle se déplace sur le corps

Chez certains athlètes, le contrôle devient une stratégie de sécurité : « si je contrôle parfaitement, je ne souffrirai pas, je ne décevrai pas, je ne serai pas vulnérable ». Et dans les sports d’endurance, la tentation est grande de déplacer ce contrôle sur le corps : poids, alimentation, charge d’entraînement. Au début, ça « marche ». Les résultats s’améliorent. Et le cerveau apprend : « contrôle = performance ». C’est le piège. Pour Julien Michelon, lors de ses premières années en tant que traileur élite et athlète international en ski alpinisme, la dynamique a pris une forme classique mais redoutable : un besoin de contrôle croissant à mesure que les résultats montaient, une perte de poids valorisée, puis l’engrenage. Jusqu’aux TCA et au syndrome de REDs. Lors de mes séances avec Julien, la préparation mentale n’est pas une optimisation. C’est une rééducation du rapport à soi. Redonner de la sécurité autrement que par la maîtrise.

Reconstruire des repères internes stables. Apprendre à tolérer l’incertitude sans se faire violence. Revenir à une régulation vivante : sentir, ajuster, demander de l’aide, ralentir quand il faut, remettre du sens avant de remettre de la charge. Dans ce type de trajectoire, « vouloir contrôler » peut sembler de la force. Mais c’est souvent une tentative de calmer une peur. La régulation consiste à regarder cette peur en face… et à construire des alternatives.

Une grille simple pour faire émerger des prises de conscience

Sans outil sophistiqué, on peut déjà se poser trois questions avant une préparation, une course ou une période de forte charge :

  • Qu’est-ce que j’essaie de contrôler en ce moment (résultat, image, poids, sensation, regard, légitimité) ?
  • Qu’est-ce que ça me coûte (tension, fatigue mentale, rigidité, irritabilité, isolement, perte de plaisir) ?
  • Quelle serait une régulation plus intelligente (nommer, ajuster, déléguer, ralentir, revenir au corps, revenir au sens) ? Souvent, l’athlète découvre ceci : il ne manque pas de volonté. Il manque de marge. Et la marge, ça se construit, comme en entrepreneuriat. Dans l’entraînement, mais aussi dans la relation à soi. Le mental en endurance n’est pas un interrupteur « ON/OFF ». C’est une écologie. Quand on confond contrôle et régulation, on croit se protéger… et on s’enferme. L’ambition, avant toute technique, est plus profonde : développer une maturité mentale. Celle qui permet d’être performant sans se crisper, ambitieux sans se perdre et exigeant sans se détruire. Le vrai progrès, parfois, n’est pas d’ajouter un outil. C’est de changer de posture : passer du « je dois tout maîtriser » au « je sais me réguler ». Dans cet esprit, l’ISME pose un cadre de référence pour celles et ceux qui accompagnent les sportifs et veulent le faire avec rigueur et conscience. Un espace où l’on clarifie les concepts, où l’on distingue l’outil de l’intention, le contrôle de la régulation, la performance de la santé. Pour les professionnels de la santé et de l’accompagnement, l’ISME offre des repères, des ressources et une communauté d’expertise pour avancer ensemble, avec cohérence, exigence… et humanité.
Doc du Sport